C’est le matin du 27 octobre, une date que je n’oublierai pas, le vent se stabilise à 15/20 noeuds au sud est, c’est bon cette fois on est bien dans l’alizé. Le vent adonne un peu, le bateau marche à 9 nds, l’ambiance à l’extérieur est plutôt humide. Vers 11h je pense que c’est genak, mais je décide de temporiser une heure, je ferai un essai après la vacation. A ce moment là je n’avais plus le contact avec Nico mais au fond de moi je savais qu’il était sous genak depuis un moment. Je l’envoie donc en prenant 2 ris dans la GV, le bateau est maintenant à 10 noeuds et je suis vraiment content, on est à 500 miles de Fernando de Noronha et je me dis que le vent va adonner et qu’on va pouvoir garder des moyennes élevées. Je vois l’arrivée proche, 1100 miles mais à ce rythme ça fait 7 jours maximum.
Après un quart d’heure de genak, je suis à la barre et je vois le mât se casser sous mes yeux à un mètre au dessus du pont… Après l’euphorie, c’est l’abattement. Je ne voulais pas croire ce que je voyais, j’avais une absolue confiance dans mon mât, il en a vu d’autres, mais il faut croire qu’il en a gardé la mémoire. En effet pendant les trois jours de molle, j’entendais des petits claquements secs quand la grand voile claquait, c’était sûrement du micro délaminage.
Bon, ce n’est pas le moment de se relâcher, je suis tout seul sur mon bateau par 2°N/28W et le mât est cassé à la base. Mais je suis sur la mini transat, j’ai un tracker. Tout en rangeant les voiles d’avant dans le bateau je fais le point sur les différentes issues possibles : soit j’arrive à refaire un gréement pour rejoindre la terre par mes propres moyens soit j’abandonne le bateau.
La grand voile est très difficile à récupérer, le rail pour la ralingue est plié plus haut parce que le mât c’est aussi brisé sous la première barre de flèche. Il faut remonter le mât sur l’arrière du bateau, couper la drisse, arracher le rail du mât pour faire glisser la grand voile dans le rail. C’est vraiment essentiel de tout récupérer intact, surtout les voiles. En voyant ce qui me reste du mât j’imagine tout de suite comment remettre le bout de mât qui reste, je suis très optimiste, j’en ai besoin.
Ma plus grande peur est ma scie à métaux, j’ai usé toutes mes lames pour réparer le bout dehors. Je sais que ce travail de re mâtage est considérable alors je fais un premier gréement de fortune avec la bôme et le tourmentin mais je me rends tout de suite compte que c’est impossible de faire du près, au contraire ça accélère ma dérive vers l’ouest. Je visualise la carte dans ma tête et je pense à la Guyane qui doit être à 1000 miles dans l’ouest, j’ai 15 jours de vivre, déjà c’est bon je n’abandonnerai pas le bateau mais maintenant je dois tout tenter pour aller à Salvador.
Je me mets au travail, je sors la fameuse scie à métaux. J’ai choisi un modèle qui rentre dans la caisse à outils qui n’est pas très grosse. C’est une bêtise, les outils sont essentiels. Je commence à scier le tube au dessus de la barre de flèche pour pouvoir le faire passer par l’étambrai. Et ma scie qui n’a plus de dents coupe lentement le tube mais le problème est que je n’arrive pas à retourner le mât pour scier la partie basse, je finis le travail en le cassant. Ce qui m’inquiète un peu parce que la surface d’appui et vraiment faible, j’espère que ça tiendra la compression. Donc après avoir coupé le mât, je coupe les haubans en faisant un nœud de chaise au bout, pour pouvoir les rattacher, je mets en place la bôme en vertical au niveau de l’étambrai bien haubané avec une poulie attaché en haut, c’est avec ça que je lèverai le gréement, je retire tout ce qui a en haut du mât, je mets deux drisses en extérieur pour hisser la GV et le tourmentin, parce que celles qui sortent en bas du mât sont inutilisables. J’enlève tout ce qui est sur le pont pour que les haubans ne s’accrochent nulle part au moment de lever le gréement.
Il faut imaginer tout ce travail avec deux mètres de creux, le bateau sans le mât fait des mouvements vraiment secs. J’ai levé le mât jusqu’en haut de la bôme, j’ai attrapé les drisses qui sortait au pied du mât pour le faire basculer et l’implanter. Une fois posé au haut fond du bateau j’ai stabilisé le mât avec les bastaques passées en provisoire par les cadènes reprises sur les winch. Une fois stabilisé je suis allé préparer l’intérieur, c’est là l’opération la plus délicate car il faut relâcher le haubanage provisoire pour le relever et le poser sur le socle. Les mouvements brusques du bateau ont fait taper le mât dans l’étambrai pendant que j’attachais le pied de mât à la quille pour qu’il ne chasse. Ces minutes étaient interminables, à tenir le pied de mât d’une main en faisant un brélage de l’autre main, j’ai entendu des craquements de carbone à chaque fois qu’il tapait d’un côté à l’autre de l’étambrai. Une fois stabilisé, je me suis précipité à l’extérieur pour reprendre le haubanage provisoire, et là, j’ai réalisé que c’est gagné: j’ai réussi l’opération, il est vingt heure, je voulais re mâter avant la nuit, c’est gagné.
J’avais aussi l’envie de finir l’opération avant que le bateau accompagnateur n’arrive sur moi, ça m’aurait mis la pression. Dans la nuit, le bateau accompagnateur Pen Ar Clos apparaît sur l’AIS à 3 miles, je l’appelle en VHF et il me dit que personne n’était au courant de mon démâtage. Denis Hugues qui surveille la progression des bateaux était dans l’avion pour le Brésil, et le petit bouton vert qui permet de signaler un problème n’a pas marché. Je lui raconte ce qu’il s’est passé; je lui dis que je ne suis pas encore en confiance avec le gréement et il continue sa route.
L’inquiétude maintenant est de savoir si ça va tenir la compression. Je mets en place mon haubanage, je règle le mât, et mets en place les voiles, je constate l’efficacité du gréement, je suis à 6 noeuds sur la route mais ça tape violement dans les vagues. A chaque vague j’ai peur pour mon pied de mât. Je mets beaucoup de temps à m’habituer aux nouveaux bruits du bateau, aux nouveaux mouvements, le bateau va à 6 noeuds mais il reste à plat et donc tape beaucoup et les vagues passent sur le pont, c’est très inconfortable. Je me rends compte que le bruit du craquement du carbone pendant le dé mâtage m’a traumatisé et les bruits des câbles électriques qui tapent dans le mât me rappellent ce bruit.
La nuit suivante Pen Ar Clos revient vers moi sur la demande de Denis, et m’apprend que l’info est sur le site web et que mes parents sont inquiets, ils ont appelé l’organisation. Je lui dis que tout va bien, je prends confiance dans le gréement malgré la mauvaise mer. J’ai mis en place un système pour affaler le tourmentin dans les grains pour que le bateau ne dépasse pas 6nds. Maintenant je ne suis plus en régate; le plus important est d’arriver à Salvador sans re casser le gréement. Je n’ai pas beaucoup dormi jusqu’à Fernando, soit 450 miles. J’ai remis en place un bout d’antenne BLU et installé l’antenne de secours pour la VHF, ce qui m’a permis de parler avec Pen Ar Clos et de leur faire savoir que je recevais toujours les vacations de Denis, j’avais donc la météo, des petits messages personnels et le classement. Jusqu’à Fernando j’avais la même vitesse que les bateaux de série.
Un peu avant Fernando j’ai réussi à discuter un peu avec Donatien, mais après je n’ai eu aucun contact avec d’autres minis, la portée VHF est faible avec l’antenne de secours. Le bateau accompagnateur Atypic est venu à ma rencontre à 400 miles de Salvador pour faire des photos pour le site et pour faire un petit article. Je commence à trouver le temps long, pendant les après midi le bateau marche à 3 noeuds, il n’y a strictement rien à faire dans le bateau, je n’ai pas de livre. J’ai pris un rythme de terrien, j’ai beaucoup dormi, j’ai pu organiser le bateau pour me faire un lit confortable.
La météo annonce un affaiblissement de l’anticyclone et l’arrivée d’un front liée à une dépression qui est encore très sud, ça veut dire qu’on va finir au près avec du vent de sud soutenu et une très mauvaise mer. Denis est un peu inquiétant, il annonce des rafales à 35 noeuds et une mer très mauvaise. Je décide donc de faire du sud pendant 24 heures pour avoir un peu d’angle sur le dernier bord.
Je sais que Susy va passer près de moi connaissant les distances au but et sa position demandée 24 heures avant à Atypic. Elle est passée à seulement 5 miles, mais sa moyenne est bien plus élevée que la veille et quand j’essaye de l’appeler elle est loin devant.
Le vent de sud a eu 36 heures de retard, ce qui fait que je fais du vent arrière à 3 noeuds pendant 24 h au lieu de faire du près à 6 noeuds. Mais quand le premier grain annonçant le changement de temps est arrivé j’ai trouvé que le portant à 3 noeuds n'était pas si mal. La mer est croisée, le bateau accélère parfois à 8 noeuds et tape violement. Le bateau est difficile à ralentir, les conditions sont dures mais il reste seulement 200 miles. Je commence à faire des estimation d’heure d’arrivée et me dis que ça serait bien de ne pas arriver en pleine nuit, j’ai envie que les copains soient là pour m’accueillir.
J’arrive en vue de la côte à la tombée du jour, je vois les buildings éclairés de plus en plus près. Le passage entre le phare à l’entrée de la baie et le banc de sable fait 500 mètres de large et j’ai peur que la mer déferle, mais si je fais le tour du banc de sable, j’arrive en pleine nuit. Je passe le phare et il reste 3 miles jusqu’à l’arrivée, ça va vite, le courant porte bien. A deux miles de la ligne d’arrivée un premier bateau arrive pour me saluer avec mes parents à bord. Je passe la ligne vers 23 heures, le zodiac m’amène dans la marina, et là je commence à entendre des cris et des applaudissements, je vois beaucoup de monde sur la terrasse du club et sur les quais, c’est l’accueil parfait que j’espérais, je m’en rappellerai très longtemps…